Chapitre 21
Où tout est bien qui finit bien, du moins en principe
Antoine ouvrit les yeux sur un ciel particulièrement pur, d’un bleu tendre. Des chants d’oiseaux traversaient l’air et il sentit le soleil le réchauffer agréablement. Il était allongé sur une chaise longue, au milieu d’une prairie qui descendait en pente douce vers une petite rivière. Laquelle s’agrémentait d’un moulin sur sa rive, une vieille bâtisse qui avait perdu sa roue au fil du temps. À ses pieds dormait un gros chien roux, qui jappait en rêvant.
La silhouette légère d’une jeune fille sortit du bâtiment et avança vers lui. Antoine se dit qu’il devait rêver lui aussi et ferma les yeux pour ne pas interrompre cette harmonieuse vision. Une main se posa sur la sienne.
— Tu dors ?
Antoine fit « oui » de la tête. Bien sûr que je dors Lætitia, je ne veux pas m’arrêter de dormir. C’est tellement mieux comme ça.
— Tu n’as pas faim ?
« Non », dit la tête d’Antoine.
Une odeur succulente s’infiltra dans ses narines et remonta à son cerveau. Une odeur d’enfance, qui le fît saliver. L’arôme d’un chocolat chaud, épais, sucré, imprégna ses papilles. Antoine rouvrit les yeux. À ses genoux, Lætitia lui tendait un bol fumant. Le chien roux s’était réveillé lui aussi et reniflait l’air alentour, en montrant un sourire de bon chien.
— C’est Rick, le chien de la maison.
Antoine commença à déguster, à petites lampées, le délicieux breuvage. Il poussa un long soupir de plaisir et vida le bol d’un coup.
La jeune fille se mit à rire.
— Tu as du chocolat sur le nez !
— Je t’aime, répondit Antoine. Où sommes-nous ?
— Chez Frederick, le maître du chien. Moi aussi je t’aime.
Il l’attira dans ses bras et la serra à l’étouffer.
— J’ai peur de me réveiller, lui chuchota-t-il à l’oreille.
— Dommage, c’est déjà fait, répondit Lætitia sur le même ton.
Elle s’écarta doucement et lui ôta le bonnet qu’il avait sur la tête.
— Qu’est-ce que je fous dans cette tenue ? demanda-t-il en découvrant les après-ski à ses pieds.
— Tu devais certainement avoir froid.
— Qu’est-ce que tu as au cou ?
Sa mémoire brusquement ouvrit ses écluses, les événements lui revinrent en bloc et il resta un instant silencieux, hébété. Puis il éclata en sanglots.
— Il aurait pu te tuer, ce salopard… Il aurait pu te tuer…
— C’est fini maintenant. On est vivants, on est heureux et on va bien s’éclater, d’accord ?
— D’accord… Mais toi, tu vas bien, tu vas vraiment bien ?
— J’ai eu droit à une cellule d’aide psychologique, comme tout le monde.
— Pas moi ?
— Toi tu as eu la jaunisse, histoire d’évacuer tes angoisses, chacun son truc…
— Tant mieux alors, tant mieux… Il reste du chocolat ?
— À la maison.
Elle l’aida à se relever et ils descendirent vers le moulin.
— J’ai fait un rêve stupide, je l’ai encore dans la tête…
— Quel rêve ?
— J’étais soldat… dans le désert, et je marchais, et puis je me suis mis à faire des pompes… des centaines, je pouvais pas arrêter… C’est curieux, j’ai encore des courbatures dans les bras…
Un géant aussi roux que son chien les accueillit sur le seuil.
— Frederick le Rouge, le maître des lieux, annonça Iris en les rejoignant, accompagnée d’une petite femme souriante à l’œil pétillant d’intelligence.
— Et Annette, son épouse, sa muse, sa nurse.
— Et l’amour de ma vie, compléta le géant en la collant contre lui. Comment va notre médiatique héros ?
— Encore un peu à côté de la plaque, répondit Antoine.
— Mais il reprendrait bien du chocolat, ajouta Lætitia.
— Un jaune d’œuf battu dans le chocolat, c’est le secret de sa tenue. Entrez, mes amis, entrez !
Ils s’installèrent autour de la longue table de la salle commune, surchargée de victuailles. Frederick déboucha deux bouteilles de bourgogne et Annette servit à Antoine un autre grand bol de chocolat, qu’il s’empressa de vider.
— Fais attention, Antoine, dit Lætitia, tu as encore le foie fragile.
— L’épouse est en train de pointer sous l’amoureuse ! lança Frederick en riant.
— Ne l’écoutez pas, dit Annette, chaque fois qu’il a la gueule de bois, il est très content de voir l’épouse se pointer pour s’occuper de lui ! N’est-ce pas, Fred ?
— A ce propos, dit Antoine, tu es toujours d’accord, Lætitia ?
— D’accord pour quoi ?
— Pour m’épouser ?
La jeune fille rougit. Antoine ne l’avait jamais vue rougir, il en fut un peu inquiet, surtout qu’elle restait silencieuse. Qu’est-ce qui lui prenait de lui demander ça maintenant, devant tout le monde ? Tu parles d’un romantisme !
Les conversations s’étaient éteintes et les regards braqués sur eux, en attente.
— D’accord, dit finalement Lætitia.
La tablée, soulagée, poussa un « Yes ! » enthousiaste, Frederick se leva, un peu rouge lui aussi, pour une autre raison, la deuxième bouteille de bourgogne qu’il s’était enfilée à lui tout seul :
— Mes amis, je porte un verre à nos amours, à nos amitiés et à nos vies d’artistes en tous genres ! Qu’elles soient longues et fructueuses !
Le repas dura longtemps, ponctué de souvenirs partagés entre les trois amis. Les assiettes et les verres se vidèrent et se remplirent, on ouvrit d’autres bouteilles de vins magnifiques. Antoine parla peu, mais mangea, et beaucoup, avec une voracité enfantine, parce que tout était délectable.
— Que diriez-vous d’une petite fine, juste pour la digestion ?
— Ce serait pas de refus, dit Iris, je suis au bord de l’implosion.
— A la Renaissance, ils prenaient ça au petit déjeuner, n’est-ce pas jeune homme ? lança Frederick en direction d’Antoine.
Mais celui-ci s’était écroulé, le nez dans son assiette.
La chambre dans laquelle il se réveilla était quasi monacale. Sur le sol, des formes sphériques en verre soufflé aux multiples couleurs, d’une taille imposante, fragmentaient la lumière du couchant sur les murs de la pièce. Frederick le Rouge, aux mains comme des battoirs, fabriquait de la pure beauté. Antoine contempla les sculptures un long moment, apaisé par l’harmonie qu’elles dégageaient.
Il pensa que la journée finissait de la meilleure façon possible. Il se sentait juste un peu ballonné, mais vu la quantité de nourriture ingurgitée, ça n’avait rien d’inquiétant. Il se leva, alla vérifier au miroir du cabinet de toilette s’il ressemblait toujours à un vieux citron et constata que son teint avait repris une couleur quasi normale, à part deux cernes sous les yeux. Le cauchemar était terminé, il le savait, définitivement.
Il récupéra son anorak sur un fauteuil en se demandant ce qui avait bien pu lui passer par la tête pour s’habiller comme ça. Presque aussitôt, le refrain stupide d’une chanson militaire lui traversa la tête, et il chercha d’où il pouvait bien le tenir – question à laquelle il n’obtiendrait un début de réponse que bien des années plus tard, en feuilletant un vieil album photos en famille et en tombant sur le portrait de l’oncle Édouard, tel était son nom, en grande tenue de légionnaire, avec la barbe qui allait avec. Un objet tomba de la poche de l’anorak. Une petite boîte cubique rouge. Qui retrouvait sa destination première.
Trois jours plus tard, remis sur pied et gonflé à bloc, Antoine réintégra la vie parisienne. L’agitation médiatique était retombée, d’autres histoires macabres ou scandaleuses faisaient la une, et Antoine retrouva, à sa grande satisfaction, sa vie de citoyen anonyme.
S’investissant dans son futur rôle d’époux et de père, il commença à réorganiser méthodiquement son existence. Respectueux de principes que Lætitia jugeait complètement « nœud-nœud », il s’était juré qu’au grand jamais la femme qu’il aimait n’épouserait un chômeur. Donc, dès son retour, il se mit à éplucher les offres d’emploi que lui avait values sa très brève célébrité. La plupart étaient fantaisistes – garde du corps chez un milliardaire paranoïaque, vendeur dans une boutique spécialisée dans le SM, animateur de soirées gore, entre autres –, et le reste sans intérêt.
Le courrier du matin lui apporta quelques factures, une lettre de sa banque le prévenant d’un début de découvert et un chèque copieux de Emerson Intérim, ce qui l’énerva passablement.
Il appela sa mère sur-le-champ :
— C’est quoi, ces 6000 euros ?
— Comment vas-tu, lapin ? Mieux ?
— Ça correspond à quoi, maman ?
— J’en sais rien. À mon avis, c’est un salaire. Tu y as bien travaillé, non ?
— J’y suis resté deux heures en tout et pour tout !
— Alors ça doit être ça… Tu es libre ce soir pour dîner ? On va chez Taillevent. Naturellement, tu amènes Lætitia.
— Tu sais ce que j’en fais du chèque ?
— N’agis pas sans réfléchir, minou, tu as besoin d’argent, le temps que tu te retournes.
— Tu entends ce petit bruit, maman ? Tu l’entends ?
— Non, c’est quoi ?
— Le bruit du papier qu’on déchire.
— C’est pas grave, on te fera un virement. Alors, on compte sur toi ce soir ?
Antoine raccrocha rageusement, alluma son ordinateur et se mit à rédiger son CV.
Pendant ce temps-là, Madame Emerson, qui se faisait faire un massage des pieds aux huiles essentielles d’orchidée par une spécialiste de la relaxation zen, une bouddhiste bordelaise officiant l’été entre Saint-Tropez et Monte-Carlo, prit son portable et appela son mari. Lequel assistait à une vente aux enchères chez Sotheby à Londres.
Elle lui demanda quelques précisions sur un sujet particulier, Billy les lui donna, ajouta qu’il était sur le point d’acheter une pièce très importante de Damien Hurst et que ça l’excitait au propre comme au figuré, Madame Emerson raccrocha sur un « Love you, sweet heart », sortit son Powerbook de son sac Gucci, se connecta sur le net via la wi-fi et entreprit quelques vérifications. Ayant trouvé ce qu’elle cherchait, elle rappela Billy, qui était sur boîte vocale, et laissa un message comme quoi l’entreprise en question faisait effectivement partie de leurs actifs. Puis, satisfaite, ayant enfin retrouvé la sérénité, elle se laissa aller à l’innocent plaisir que lui procurait un savant tripatouillage des orteils.
Antoine dîna ce soir-là avec Lætitia dans un chinois du coin, lui raconta qu’il avait passé une partie de la journée à envoyer des CV, qu’il avait l’intuition que ça allait marcher et que, de toute façon, il était le plus heureux des hommes. Ils se murmurèrent de tendres idioties, commencèrent à chercher un prénom pour le bébé, ne tombèrent d’accord sur aucun, se chamaillèrent « pour de faux », comme disait Lætitia, et firent l’amour pour de vrai une fois de retour à l’appartement.
Lætitia partit tôt le lendemain au travail. Antoine descendit faire des courses dans le quartier, acheta Le Figaro et quelques magazines, s’offrit un café au bistrot du coin et examina soigneusement les rubriques d’offres d’emploi. Puis, conscient d’avoir bien démarré la journée, rentra chez lui. Il releva son courrier au passage, un peu déçu de constater que son volume avait diminué. Seulement deux lettres.
Il ouvrit la première dans l’ascenseur. Hélène lui écrivait un petit mot gentil, lui souhaitant tout le bonheur du monde et lui rappelait de prendre rendez-vous chez un cardiologue. Elle lui donnait même l’adresse d’un confrère. Aline avait signé aussi, d’une écriture d’écolière. Cette lecture lui fit chaud au cœur. La seconde enveloppe était tapée à la machine, et portait l’en-tête de ce qui semblait être une compagnie d’assurances : Loyalty Inc. Le cœur battant, Antoine attendit d’être chez lui pour l’ouvrir.
Après avoir pris connaissance de son contenu, il appela le numéro indiqué. À sa grande surprise, on lui fixa rendez-vous pour le jour même dans le quartier des Champs-Elysées. Le directeur des ressources humaines le reçut très cordialement et l’informa qu’effectivement le fait divers dont il avait été la victime avait motivé l’envoi de cette lettre et qu’Antoine paraissait requérir toutes les qualités pour occuper un emploi à responsabilités.
— Vous ne me connaissez pas, monsieur, je peux vous donner mon CV…
— Nous le connaissons.
— Comment ça ?
— Vous avez travaillé sept ans pour une agence du groupe.
Un silence. S’ils étaient au courant de ce qui s’était passé, pourquoi l’avaient-ils fait venir ?
— Notre groupe a racheté la Loyale il y a trois semaines. Nous connaissons le petit problème que vous avez eu.
— Pour Monsieur Pelletier, ce n’est pas un petit problème.
— Monsieur Pelletier a pris sa retraite anticipée il y a quinze jours. Nous avons dû effectuer une restructuration indispensable. Et justement, comme vous avez une bonne connaissance du fonctionnement de la Loyale, nous avons pensé à vous pour le remplacer.
Antoine ouvrit des yeux grands comme des soucoupes et ses lunettes s’embuèrent d’émotion. Mais il revit le visage ricanant de Mesnard et son enthousiasme retomba.
— Voulez-vous prendre vingt-quatre heures pour réfléchir ?
Se retrouver face à cette tête de con tous les jours ouvrables de la semaine demandait assurément réflexion. Mais avait-il le choix ? Et puis, maintenant, il serait le boss, et là… La petitesse de cette pensée lui fit froid dans le dos.
— Je suis… je suis très honoré… mais…
— On a été obligé de déplacer certains membres du personnel. Sans doute trouverez-vous un peu de changement, si vous acceptez, bien sûr…
L’avenir redevenait acceptable. Pourtant, il devait en avoir le cœur net, même si le procédé n’était pas très élégant.
— J’avais un collègue avec qui j’étais lié… Est-il toujours en place ?
— Quel est son nom ?
— Mesnard… Alain Mesnard.
Le directeur tapota sur le clavier de son PC.
— Mesnard… Quel dommage, il a été muté en Seine-Saint-Denis, dans une autre de nos filiales…
— Oh oui, c’est dommage, répondit Antoine en faisant son possible pour masquer son allégresse.
— Mais, une fois en poste, peut-être pourrez-vous obtenir sa réintégration à la Loyale ?
— Oui, bien sûr… C’est tout à fait envisageable…
Tu parles, Charles… Il avait envie de bondir sur sa chaise et d’exécuter un pas de danse.
— Quand dois-je être disponible, Monsieur le directeur ?
Une fois Antoine sorti du bureau, le directeur des ressources humaines décrocha son téléphone, composa un numéro et dit simplement :
— C’est fait.